Il y a quarante ans, au soir du 14 janvier 1986 à quelques kilomètres de Gourma Rharous au Mali, le Dakar devenait orphelin de son créateur, après un accident d’hélicoptère dans lequel Thierry Sabine avait pris place avec le chanteur français Daniel Balavoine, la journaliste Nathalie Odent, le technicien-radio Jean-Paul Le Fur et le pilote de l’hélicoptère François-Xavier Bagnoud. Malgré un bivouac sous le choc de cette annonce et un moral en berne, le rallye a rallié la capitale sénégalaise dans la douleur, et le Dakar a depuis continué de perpétuer à travers les continents sa célèbre devise : « faire vibrer ceux qui partent, faire rêver ceux qui restent ». Animé d’une énergie contagieuse et bouillonnant d’idées pour tous types d’aventures, Sabine avait au-delà du Dakar mis sur pied de nombreux événements. Alain Grosman, impliqué dans une bonne partie de ces projets et toujours à la manœuvre au sein du PCO sur la 48e édition en Arabie Saoudite ; et Roger Kalmanovitz, l’ancien « ministre des affaires étrangères du Dakar », ont pris le temps de nous conter quelques anecdotes au sujet de celui qu’ils ont suivi jusqu’à ses 36 ans et dont ils cultivent la mémoire. Panorama, forcément incomplet, des multiples facettes de l’homme à la combinaison blanche…
PROFESSEUR SABINE : LA COMMUNICATION, PILIER DE L’AVENTURE
Avoir une idée est un bon point de départ, savoir la faire connaître et lui donner du lustre est ensuite indispensable pour l’exploiter. Thierry Sabine disposait d’un sens inné de la communication, qu’il avait aussi perfectionné dans les salles de classe de l’Ecole Française des Attachés de Presse (EFAP). Une grosse dizaine d’années après avoir empoché son diplôme, le patron du Paris-Dakar intervenait comme chargé de TD dans son ancienne école, où Alain Grosman était alors étudiant, et président comme lui du bureau des élèves. « L’intitulé c’était relations publiques, mais le vrai cours magistral qu’il donnait, c’était de positiver la vie. C’était plutôt un cours de dimension humaine ». Justement, cette capacité à mobiliser ses relations dans le monde médiatique, à organiser la bonne photo ou trouver la formule qui allait faire un tabac, plutôt que le « buzz » comme on ne disait pas à l’époque, faisait partie de la méthode Sabine : « A chaque fois qu’il lançait quelque chose, il pouvait compter entre autres sur un copain à Europe 1 pour en parler, ou un autre à VSD pour remplir plusieurs pages, et c’était joué ».
ENDURO DU TOUQUET, LE LABORATOIRE
Thierry Sabine saisit rapidement des opportunités, s’occupe notamment de la promotion du groupe Il était une fois, qui a connu son heure de gloire en partie grâce à son attaché de presse. Par ailleurs, le jeune pilote se distingue par son coup de volant, à la fois sur les rallyes et sur circuit. Professionnellement, la patte Sabine consiste à prendre le contrepied en matière d’événementiel et de proposer à ses clients des projets inattendus : attirer du public en été dans une station de sports d’hiver comme le Corbier, et surtout dynamiser hors saison la fréquentation de la station balnéaire du Touquet avec une course de motos XXL sur sable.
Le premier gros coup de Sabine, c’est donc la création de l’Enduro du Touquet, dont l’édition inaugurale en 1975 rassemblait déjà près de 300 motards. Le pari est vite gagné et le rendez-vous devient incontournable dans le monde de la moto tout-terrain. La course a fêté ses 50 ans en 2025 : à la mi-février, plus de 1000 participants se lancent régulièrement dans l’épreuve reine, et Le Touquet voit débouler plus de 500 000 spectateurs pour ce week-end de fête. Pour une grande partie des pilotes français, il s’agit d’ailleurs d’un rite initiatique avant de se lancer sur les sables du Dakar. Adrien Van Beveren y a par exemple triomphé trois fois avant de se consacrer au rallye-raid.
RAID BLANC, UN TOUR DE MAGIE PARMI TANT D’AUTRES
Thierry Sabine joue sur plusieurs fronts. Presque simultanément au Dakar, il lance en 1978 la Croisière verte, une traversée de la France à moto : les spéciales sont disputées sur des terrains militaires, où sa collaboration avec l’armée de terre lui apprend par exemple la maîtrise des outils de communication radio, et un langage toujours utilisé sur les canaux du Dakar. Cette aptitude à regarder vers plusieurs horizons l’accompagne constamment. Sa passion pour l’aventure ne connaît pas de limites, il veut aussi s’attaquer à la montagne. Lui vient alors l’idée du Raid Blanc pour le printemps 1985, un Dakar des neiges qui séduit d’emblée Alain Gaymard, le patron d’Arc Aventures. Les grandes lignes sont alors expliquées à Alain Grosman, qui se retrouve chargé de mettre en musique ce défi inédit.
« Il y avait comme sur le Dakar des liaisons, à parcourir en peaux de phoques, et des spéciales chronométrées en ski. J’étais le coordinateur, garant de l’esprit Sabine, chargé de travailler avec une équipe d’une trentaine de guides de haute-montagne ultra-expérimentés, alors que j’étais un gamin de 24 ans. C’était un raid inter-stations, par équipes de cinq. En allant à la conférence de presse de présentation, j’avais en voiture briefé Thierry sur les détails techniques. Mais au moment de prendre la parole il n’a absolument pas parlé de tout ça. Il est parti sur « les traces dans la neige qui sont les mêmes que celles dans le sable du Ténéré’’, l’esprit pionnier, l’aventure… et il a eu droit à une standing ovation ! Il était capable d’emmener avec lui la terre entière, sur le Raid Blanc il y a eu dès la première édition Patrick Tambay, Eric Tabarly, Florence Arthaud, Cyril Neveu par exemple ». Sur le même principe, il a aussi jeté à l’eau des aventuriers sur le fleuve Niger, pour le raid motonautique Niamey-Bamako, sur des zodiacs. « Il n’y a eu qu’une seule édition parce qu’il est décédé, regrette bien sûr Grosman. Mais il y en aurait eu d’autres, et il avait plein de projets comme ça ».
SABINE ET LA JET-SET : UN AIMANT À VEDETTES
Conjuguer l’aventure extrême, le sable, la poussière et les conserves de sardines avec le glamour, c’est une équation impossible. Thierry Sabine n’a d’ailleurs jamais cherché à la résoudre. Le défi du Dakar 1979 s’adressait à tous les pilotes en quête d’inattendu, ceux qu’on appellerait plus tard les « poireaux », comme aux champions confirmés. Mais cette promesse d’inédit, formulée par le plus charmant et le plus poète des aventuriers de l’époque, a conquis bien au-delà de ce cercle. « Les personnalités du show-bizz avaient envie de se frotter à lui, ils voulaient faire partie de son entourage, se souvient Roger Kalmanovitz. Il avait un tel charisme qu’il les attirait sans chercher à le faire. Et c’est arrivé très vite ».
De fait, le gratin mondain se précipite au guichet d’inscription et le Paris-Dakar accueille des vedettes du sport et du spectacle, des têtes couronnées. La nageuse Christine Carron, le cycliste Jacques Anquetil, le Prince Albert de Monaco, l’actrice Chantal Nobel, l’acteur Claude Brasseur et même Mark Thatcher, fils de la « Dame de fer », tentent entre autres leur chance sur le rallye, qui bénéficie par leur présence d’une notoriété en flèche. « C’est vrai qu’il était malin pour mettre les gens en rapport, mais il n’allait pas les chercher ce n’est jamais lui qui leur demandait de s’inscrire, confirme Grosman. Ils savaient où ils mettaient les pieds, qu’ils partaient pour une aventure dans laquelle on aurait aucun confort, mais ils avaient envie de venir ».
FACÉTIES ET FOUS RIRES, THIERRY LA DÉCONNE !
Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux, c’est aussi un des traits de caractère qui revient régulièrement à l’évocation de Thierry Sabine. Dans un esprit aussi fertile, fusaient également des blagues en tous genres. « Un soir, on fait une fête pour un anniversaire dans les bureaux de la rue des Boulainvilliers, raconte Grosman. Il prend une carte Michelin sur laquelle il dessine un faux parcours, puis la laisse traîner volontairement sur son bureau. Le lendemain ou le surlendemain, c’était dans la presse… on était pliés de rire ! » Les plaisanteries étaient parfois moins subtiles, mais après tout il fallait bien que son côté excessif s’exprime : « Je me souviens qu’on a repeint les murs du centre Léonce Deprez à coup de crème Chantilly et de gâteaux au chocolat pendant un enduro du Touquet. Ce genre de trucs le faisait beaucoup rire, rigole son compagnon de déconne d’alors. De même qu’un soir, c’est parti en vrille dans sa ferme à Epernon, où l’on faisait des séminaires de travail. Il avait des pistolets lance-fusées, on s’est mis à jouer avec et sa grange a commencé à prendre feu ! »
SABINE-BALAVOINE, UNE COMPLICITÉ POUR L’ÉTERNITÉ
Parmi les stars du Dakar, c’est assurément avec Daniel Balavoine que Thierry Sabine a noué la relation la plus étroite. Le chanteur s’engage pour la première fois sur le rallye en 1983, puis revient en 1985, une édition qu’il termine en 30e position en compagnie du journaliste Jean-Luc Roy au volant. Sabine et Balavoine bâtissent un lien d’autant plus fort qu’ils montent ensemble l’opération « Paris-Dakar, Paris du cœur » pour installer des pompes à eau dans des villages africains n’ayant pas d’accès à l’eau potable. Roger Kalmanovitz peut témoigner de la relation forte qui existait entre les deux hommes :
« Juste après le Paris-Dakar 1985, Balavoine m’avait invité à son anniversaire. J’étais assez mal à l’aise parce que je pensais arriver dans une grosse soirée avec plein de personnalités du show-bizz. Mais quand je suis arrivé dans sa maison, nous n’étions que cinq pour dîner, avec Thierry et sa compagne Suzanne, Daniel et sa femme Coco. On était très loin de la jet-set ce soir-là ! » En 1986, c’est en raison de la promotion de son tube L’Aziza que Balavoine n’a pu participer en tant que concurrent au Paris-Dakar. Mais il a tenu à venir pour quelques jours afin de superviser et de médiatiser l’installation des pompes à eau. La suite, c’est le concours de circonstances le plus tragique de l’histoire du Paris-Dakar…
LES NOUVEAUX AVENTURIERS… ET AUTRES RÊVES INACHEVÉS
En début d’année 1986, le Paris-Dakar n’a pas encore dix ans mais a quasiment déjà atteint une pleine maturité. Dans l’esprit de Thierry Sabine, l’épreuve était lancée et son développement pouvait bien être assuré par quelqu’un à qui il aurait transmis les clés, à court ou moyen terme. « Nous avons fait le trajet ensemble de Paris à Sète, où l’on embarquait tous les véhicules direction Alger, confie Roméo Kilo, le surnom de Kalmanovitz dans le langage radio du Dakar. Thierry ne se confiait pas souvent mais il m’a parlé de son envie de passer la main, notamment parce qu’il souhaitait se concentrer sur l’émission de télévision qu’il venait de lancer sur Antenne 2 et du magazine papier du même nom ». En effet, le flair de l’homme de communication lui indique la direction de ce média en pleine expansion, où l’on continuerait à « faire rêver ceux qui restent » en allant à la rencontre de personnages aux quatre coins du monde.
« Encore une fois il a été novateur, car les émissions d’aventure n’existaient pas à l’époque, recontextualise Alain Grosman. Et en ce qui concerne les projets, il continuait de voir très grand, très loin. Il souhaitait reprendre l’idée de Jean-Claude Bertrand l’inventeur du rallye-raid, d’aller sur les cinq continents. Mais ce qu’il envisageait, ce n’était pas de le faire en configuration Dakar. Dans une conversation que nous avons eue à table à Rouen, il m’a parlé d’un rallye qui durerait six mois, plutôt avec une cinquantaine d’aventuriers et de copains, pour partir deux mois en Afrique, deux mois en Amérique du Sud, deux mois en Asie, etc. Ce n’était pas planifié, mais c’était dans les tuyaux ».
